Vendredi 15 avril, l’attirance pour la zone rouge : Ludor face au désirdanger… (résidence à l'Entre-sort de Furies, Châlons-en-Champagne).

Publié le par Ludor Citrik

 

 Les contraintes : Ludor doit créer sur le plateau sa « zone de désir ». Il est libre d’en choisir sa forme, sa nature, son étendue et sa localisation sur le plateau.

Ludor délimite avec un scotch un carré d’environ 2m sur 2 à peu près au milieu du plateau décalé côté jardin (par opposition à l’espace « bébé matrice » qui dessine clairement un cercle et qui lui fait face en diagonale avant scène côté cour ?) et le meuble d’un fauteuil, d’une table sur laquelle il dispose un verre rempli d’une belle couleur verte ainsi qu’un cendrier et un paquet de cigarettes.

 

Ludor choisit de démarrer l’expérience dans son « espace bébé » qui maintenant lui est devenu étrangement familier, entouré des vestiges des expériences précédentes (lambeaux de papier déchirés, brindilles, flaques, reliefs diverses…) et comme dans les expériences précédentes commence à investir de tout son corps son univers clos. Mais son regard est de plus en plus fréquemment attiré par cet autre espace à quelques mètres de son univers et son « jeu » s’en trouve perturbé : le geste exploratoire se suspend, le corps actif et réactif semble hésiter soudain, l’œil curieux, vif et aigu se trouble brusquement, se nimbe d’une incertitude inconnue.

C’est avec et par le corps que Ludor va dans un premier temps s’extraire, s’expulser de son univers clos pour se retrouver dans le no man’s land, le vide noir du tapis de danse qui sépare et relie les deux espaces comme s’il mettait les pieds dans une rivière. Il laisse derrière lui son monde de bébé pour partir à l’aventure à travers l’inconnu et le réel sans foi ni loi.

Il approche précautionneusement de cet autre « monde », il en fait le tour, le flaire, le hume, risque un orteil, un pied, les deux, tend la main vers le breuvage vert inconnu, caresse du bout des doigts l’étoffe du fauteuil, tant de nouveautés fascinantes, séduisantes, effrayantes. Il ressort, s’éloigne d’un ou deux pas, « réfléchit ». Il est revenu dans la zone neutre du tapis de danse noir, le territoire nu et sans fin du plateau. La peur et le désir se livrent une lutte aussi acharnée que silencieuse et dont l’issue est incertaine. « Ses » deux mondes sont là, face à face, et lui entre les deux.

Finalement, le désir est le plus fort. Ludor s’avance à nouveau vers le carré, il tend au maximum son corps au-delà de la limite dessinée au sol et tend sa main, son doigt vers le verre et son philtre vert. Il parvient sans le renverser à plonger le doigt dedans, le ramène à sa bouche et le goûte : « l’amante » à l’eau vaut bien une pomme ! ça y est, la transgression a eu lieu. Dès lors, c’est presque facile pour Ludor de pénétrer dans la zone interdite.  Il s’immobilise, attend si quelque châtiment allait le foudroyer… mais non. Tout est tranquille. Il peut à son aise s’installer dans le fauteuil, en jouir, déguster le cocktail vert avec les doigts, avec la langue et même s’allumer une cigarette. Il manie tous ces signe de la civilisation avec une surprenante délicatesse (il ne renverse par exemple pas une goutte du liquide vert qu’il avale consciencieusement jusqu’à la dernière goutte, il ne tousse même pas en fumant sa cigarette, il ne se balance pas sur le fauteuil…). Il se coule avec une aisance remarquable dans la civilisation…

Pourtant. Il va retourner dans son parc. Le bébé reste le plus fort. Mais quelque chose a changé. L’innocence des premiers temps n’est plus possible. Quelque chose d’obscur, d’indéfini, d’insaisissable demeure de ce voyage en zone rouge et désormais rien ne sera plus comme avant. Ludor n’a pas besoin de regarder cette zone de « désirdanger » qu’il a quitté pour savoir (comprendre ?) qu’il a beau être ailleurs, le goût de « l’amante » à l’eau, la douceur du feutre du fauteuil sur sa peau nue et la brûlure délicieuse de la fumée qui descend dans sa gorge, tout ça ne s’en ira pas.

 

 

Ce qui selon moi, l’Observateur, ressort de cette expérience, davantage encore que la transgression de l’interdit, c’est la porosité des mondes, la contamination réciproque des espaces en apparence clos et définis. Comme si le fait d’avoir expérimenté ce territoire de tous les désirs et de tous les dangers, d’y être allé et d’en être revenu, déflorait, de façon subtile mais implacable, cet espace vierge de l’innocence et de la découverte de soi et du monde. Comme si de s’être aventuré dans ces terres étrangères et d’y avoir goûté faisait à jamais de vous, à votre corps défendant, une sorte d’imposteur. De bébé imposteur dans le cas présent.

 

Marc Moreigne 

     

 

 

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