SCENARIO DE "Qui Sommes-Je"?

Publié le par Ludor Citrik

ESPACE SCÉNIQUE : MÉTAPHORES, SYMBOLES ET ALLÉGORIE
 La scénographie représente un univers médical, un laboratoire, une clinique expérimentale. Le sol est blanc et il se lave facilement. Le blanc  est le ton de l’inorganique, de l’aseptisation et de la javellisation. C’est aussi une couleur qui n’en est pas encore une, celle du virginal, de la candeur et de l’immaculé. Elle symbolise l’innocence qu’aucune influence contraire n’est venue encore troubler, sans tache.
Les frontières rouges sont comme un enclos du vivant. Elles délimitent le territoire permis. La couleur rouge tranche avec le blanc. Le rouge est une couleur agressive, douée d’énergie vitale débordante. Elle est la couleur chaude du sang. Le scotch rouge qui enscène le protagoniste va subir un détournement. De limite, il va devenir source d’imaginaire. En le décollant, le clown va pouvoir façonner des objets, aiguiser sa créativité. Le carcan devient paradoxalement la veine de l’évasion.
Le cadre de scène symbolise la vitrine du zoo. Elle fonctionne dans les deux sens car l’expérimentation grandeur nature inclut aussi les spectateurs. Eux aussi sont des cobayes soumis aux mêmes stimuli sonores et lumineux que le clown. Eux aussi sont observés ; leur comportement et les libertés qu’ils pourraient prendre vis-à-vis de l’attitude conventionnelle d’un spectateur peuvent faire l’objet d’une étude. Ils sont aussi en interaction avec le sujet-clown. Ils influencent par leurs attitudes et leurs réactions le processus d’apprentissage. Au cours des tentatives publiques, appelées aussi sorties de résidence, (Saulx-les- Chartreux, novembre 2008 ; Entresort de Furies, avril 2010 et Hostellerie de Pontempeyrat, juillet 2010), le clown a pu apprendre : pardon, non, alors, bonhomme, ainsi que le rire, la toux et les applaudissements.
La scénographie est aussi pensée comme un jeu de l’oie inachevé : sur les décombres d’un jeu de société où les dés (le hasard ?) pourraient choisir notre cadence et nous faire passer de case en case, et où la vie serait conçue comme un parcours avec des étapes, des pièges et des rites de passage. Trois cases sont clairement représentées : la case départ qui, contrairement au jeu de l’oie, est au cœur de la spirale ; c’est ici que l’histoire commence avec la chute du cocon. Puis nous trouvons la case prison ou carré carcéral, et enfin une case en avant-scène se détachant du grand rectangle du territoire permis : c’est le territoire de la monstration, de la représentation, l’endroit de l’altérité, où, sous le regard de l’autre, nous pouvons être jugé, apprécié et validé. Elle est conçue comme une page blanche (elle est en papier) où la trace, contrairement au reste du plateau, est possible. Deux bribes de chemins menant à des impasses sont aussi suggérées de part et d’autre de la case départ. Cette géométrie, ces lignes droites, ces cotes et ces mesures sont l’expression d’une psychogéographie ou : comment un contexte spatial interagit avec le sujet. Elle symbolise une certaine vision scientifique, celle de la normativité sur le singulier, le vivant et l’unique. La tentative de catégorisation et de mise à plat de la complexité, l’élagage des rhizomes est ici en perspective avec le débordement de l’humanité, la démesure et la déraison. La scénographie est l’allégorie de notre aliénation, de notre auto-enfermement, chaque être se promenant dans un territoire dont les frontières sont faites de sa conception du possible.

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